Photo d'Amina Gerba

Amina Gerba : la beauté d’être immigrante quand on en avait oublié la douceur

Temps de lecture : 7 minutes.

Faire la pro­motion du potentiel éco­no­mique du continent africain et ses attraits, et encou­rager le déve­lop­pement des rela­tions entre les sec­teurs privés en Amérique du Nord et en Afrique, telle est la spé­cialité de la présidente-​directrice générale d’Afrique Expansion. De nom­breux hon­neurs et dis­tinc­tions pour Amina Gerba, mais aussi et surtout une grandeur qui semble résider dans son chro­mosome de mère de famille ayant la soif de partage et dont le savoir-​faire peut assu­rément servir de source d’inspiration et d’appui aux jeunes entre­pre­neurs.

Lorsque l’on pénètre dans le siège social d’Afrique Expansion Inc, il y a d’abord ses murs qui reflètent les années de bâtissage. Ensuite, chaque moindre détail en vaut le coup d’œil et dévoile le par­cours per­tinent que celui d’une femme d’affaires, d’une épouse, d’une mère au talent aussi certain que tran­quille.

Ce décor n’existait pas encore vers la fin des années 80 puisque c’est l’année où l’entrepreneure cana­dienne d’origine came­rou­naise quittait le Cameroun pour le Canada avec son mari Malam Gerba. C’est auprès de ce pro­fes­sionnel de l’information qu’elle trouve la force et le courage de s’engager sur une voie peu commune aux femmes afri­caines à l’époque.

Profitant de son audace précoce, Amina qui est issue d’une famille poly­ga­mique de 19 frères et sœurs, s’impose avec brio et casse les murs de l’illettrisme de la jeune fille n’hésitant pas à s’accrocher sur les manuels sco­laires de ses cama­rades de classe plus aisés.

Petit à petit, l’entrepreneure fait son nid

Souvent, les succès sont faci­lement connus de tous mais rarement les chemins de galère et d’endurance de leurs auteurs. Ainsi, Amina Gerba ne lâche pas.

Dès son Arrivée au Canada, celle qui estime « n’être pas née avec une cuillère dorée dans la bouche » com­mence à parler d’égale à égale avec les études. Les succès s’enchaînent et le plus récent dans ce rayon : un Master of Business Administration (MBA) à l’Université du Québec à Montréal.

Ainsi, cette ama­trice de la couleur rouge ne la choisit pas à la légère. Et encore moins au hasard. Pour elle, le rouge c’est la joie, la vie. Pour ce faire, en mul­ti­pliant les réus­sites sur le plan aca­dé­mique, elle donnait au même moment la vie à chacun de ses quatre enfants. À ce propos, elle dit tout amusée : « J’ai eu quatre enfants et autant de diplômes ». Derrière cette har­monie, il y a eu des embûches certes, il y a eu Amina, et surtout son époux dont elle sou­ligne l’apport consi­dé­rable.

Le courage de cette com­bat­tante est si évident que l’on ne doute pas qu’il appelle de grandes ambi­tions et réa­li­sa­tions.

Amina Gerba prend son envol

Partie de rien, elle se mesure doré­navant à ces hommes d’affaires dont le sacerdoce se résume à l’audace, la passion, la créa­tivité et la per­sé­vé­rance.

Dans l’univers très mas­culin des affaires, comment elle s’y perçoit ? « Je me considère comme entre­pre­neure au même niveau qu’un homme. Pour moi, je ne le vois pas comme un travail d’homme ou de femme. Je suis entre­pre­neure tout comme eux. »

En joi­gnant la parole à l’action, une série d’engagements voient le jour. D’une part, Afrique Expansion Inc en 1995 qui est une société de consul­tation dont l’objectif est de pro­mouvoir les rela­tions et les par­te­na­riats d’affaires entre les entre­prises cana­diennes et afri­caines. Et d’autre part, Afrique Expansion Magazine qu’elle cofonde avec son conjoint Malam Gerba ancien jour­na­liste de renom, dont le but est de faire cir­culer l’information sur la grande mission com­mer­ciale afri­caine en Amérique du Nord.

Le fil conducteur de ses entre­prises : Amina constate jusqu’à quel point le potentiel du marché africain (les richesses afri­caines) demeure invi­sible dans les médias, au mieux secon­daire.

Son sens déve­loppé des affaires la motive à com­biner ces deux acti­vités avec des pro­duits de beauté. Partie en mission au Burkina Faso, son sens déve­loppé des affaires la pousse à appri­voiser le beurre de karité. Suite à cela naîtra au Canada un labo­ra­toire de pro­duits capil­laires naturels cer­tifiés bio­lo­giques sous les noms de « Kariliss » et « Kariderm ». Toutefois, Amina ne s’arrête là. Après ces trois ini­tia­tives, une éton­nante idée naît dans son esprit et ouvre la voie à la création de Forum Africa. Ce dernier, lancé en 2003, est une impor­tante pla­te­forme nord-​américaine de ren­contres inter­na­tio­nales pour les inves­tis­se­ments en Afrique. Traditionnellement, il attire entre autres les pré­si­dents de société, les déci­deurs afri­cains et cana­diens de renom, les confé­ren­ciers de divers horizons telles la Banque mon­diale, la Banque afri­caine de déve­lop­pement et la Banque Africaine d’import-export.

Donner au suivant

Cette Chevalière de l’ordre national du Québec affirme avec humilité qu’en affaires, le succès est insi­gni­fiant si l’on ne partage pas. Une logique gagnante pour l’une des 25 femmes d’influence au Québec selon le journal les Affaires, qui le prouve bien dans ses œuvres cari­ta­tives.

« C’est dans le regard d’un enfant, rempli de joie et d’espoir, que nous trouvons notre moti­vation », ces mots sont de la Fondation Gerba. Ce dernier est un orga­nisme à but non lucratif que l’entrepreneure a mis sur pied dans la pro­vince qué­bé­coise et dont les actions se font au Cameroun afin de faci­liter l’éducation aux enfants en milieux défa­vo­risés. Encore là, ce n’est pas tout. En créant la marque de pro­duits de beauté Kariderm, Amina a lancé un pro­gramme d’envergure qui réduit consi­dé­ra­blement l’indigence des femmes Burkinabé pro­duc­trices du beurre de karité. Le principe est donc le suivant : une part des profits de la vente des pro­duits Kariderm est versée dans un fonds de soli­darité à l’usage exclusif de ces ouvrières avec pour but d’avoir la gra­tuité des médi­ca­ments. Parallèlement, les Laboratoires Kariliss, pour pro­téger la dignité de ces petits pro­duc­teurs, leur offre une avance sous-​forme de micro-​crédit leur per­mettant de financer l’achat de leurs matières pre­mières. Au départ ces ini­tia­tives venaient en aide à 20 femmes. Aujourd’hui, elles sont plus de 2000.

La force tranquille

Même si la réussite gravite autour de la vie fami­liale et pro­fes­sion­nelle de cette lau­réate du mois de l’Histoire des Noirs, elle reconnaît qu’être « Immigrante-​Femme-​Noire » est un triple combat.

Elle est restée réso­lument tournée vers le défi de l’intégration dans sa société d’accueil, le Québec. L’enjeu est de taille : il faut sans cesse se battre pour y faire sa place. Le deuxième défi est celui de se faire accepter et être res­pectée dans un milieu en majorité mas­culin que ce soit en Occident ou en Afrique. Enfin sur les ques­tions raciales, il « faut tra­vailler dou­blement pour se faire recon­naître et être appréciée à sa juste valeur ».

Celle qui fait partie du Top20 de la Diversité 2014 du Québec selon l’Agence de presse Média Mosaïque déplore la stig­ma­ti­sation faite aux per­sonnes de couleur noire et reconnaît que le racisme est présent partout sur la planète. Selon elle, pour faire tomber les sté­réo­types, la lutte est double : d’abord aux Noirs de s’unir et de se démarquer sans arrêt et puis aux médias de s’illustrer aussi par des images plus valo­ri­santes que celle de l’éternelle pau­vreté de cette race-​là. Une position dont cette entre­pre­neure a elle-​même su faire preuve : « Il faut se battre partout où on est, montrer qu’on est capable, essayer éga­lement d’être de bons modèles », assure t-​elle.

Pour une Afrique qui ose

Le sens de la créa­tivité, Amina Gerba en a à revendre. « Rêver tant qu’on est en vie », c’est son truc. Et si elle est très à l’écoute des sec­teurs avan­tageux, elle l’est aussi pour les jeunes entre­pre­neurs sou­cieux de sauter le pas dans les affaires. Quel secteur d’activité est le plus allé­chant est la question qui taraude cer­tains. Sa recette, là voici : une idée de projet en premier, ensuite la sou­mettre à des per­sonnes morales ou phy­siques qui croient essen­tiel­lement en vous, et enfin débattre du bien-​fondé de cette idée qui prendra son envol au bout d’un moment. Le plus important étant de suivre son ins­tinct.

La femme d’action rigou­reuse et orga­nisée pense qu’il est grand temps pour les Africains d’expérimenter d’autres avenues comme le numé­rique et l’agriculture entre autres.

Elle espère qu’avec la création de l’Agence de Promotion des Investissements dont les résultats font déjà leur bon­homme de chemin, le potentiel humain et naturel dont est doté son Cameroun natal aura une position plus décente sur la scène éco­no­mique inter­na­tionale. Ainsi, l’Île Maurice aujourd’hui peut se vanter d’être parmi les pays qui récoltent les fruits « d’une zone franche bien établie parce qu’elle a ouvert son marché à l’investissement étranger », commente-​elle.

Fort heu­reu­sement, pour bâtir une cité dans les affaires, l’aventure concerne aussi bien les hommes que les femmes. Sur la Journée Internationale de la femme, Amina Gerba est opti­miste malgré le travail qu’il reste à faire. La période où elle débutait dans le monde des affaires, il y avait beaucoup moins des per­sonnes de la diversité. En effet de nos jours, de plus en plus de femmes Noires choi­sissent cette voie. Au Québec cer­taines struc­tures viennent en aide aux groupes moins bien repré­sentés à l‘instar de Femmes Essor pour la gent féminine et du fonds Afro-​Entrepreneurs pour les per­sonnes des com­mu­nautés noires de la pro­vince.

Qui a dit que l’entrepreneure ne sait pas joindre l’utile à l’agréable ? Et bien, pour se détendre, elle plonge dans les livres de son auteur favori Jean-​Louis Roy, Ancien Secrétaire Général de l’Agence de la Francophonie (19901998) et ancien directeur du Devoir (19801986). Même entre deux avions, il n’est pas rare pour Amina de trouver le temps néces­saire d’informer ses enfants sur les acti­vités de la com­pagnie. Certains parmi eux ont par consé­quent joint leurs talents à l’entreprise fami­liale, alors que d’autres ont fondé leurs propres boîtes. Les lois de la géné­tique semblent bien être appli­quées dans la famille Gerba. La chose la plus révé­la­trice est que sa plus grande crainte est d’être malade parce que sans la maladie « tout peut être sur­monté » tant qu’on revêt la santé néces­saire. Dans ce cas, souhaitons-​lui que ses mul­tiples projets ainsi que le village tou­ris­tique qu’elle rêve de construire au Cameroun soient choses concrètes, parce qu’entre le Canada et l’Afrique, il n’y a qu’un pas. La preuve ? Elle s’y rend comme si c’était le magasin du coin. Comme quoi, on n’oublie pas d’où on vient.

Publié éga­lement sur

AfrikCaraibMontreal

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Publié par

Christelle De Bougha

Journaliste intervieweuse et rédactrice amoureuse des histoires humaines et de leur esthétique. Drôle de mots pour dire qu’avec mes yeux, ma bouche, mes oreilles et ma plume, je raconte des vies de personnes passionnantes comme sources d’inspiration pour certains.

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