Cameryn Moore en peignoir avec un échiquier sur le dos

L'échiquier sur le dos de Cameryn symbolise une femme-objet soumise aux jeux de son partenaire.

Cameryn Moore : Il faut sauver les hommes en manque d’excitation

Temps de lecture : 7 minutes.

Plus connue dans le Festival St-​Ambroise Fringe de Montréal depuis 2006, Cameryn Moore est une auteure dra­ma­turge et inter­prète de plu­sieurs spec­tacles à caractère éro­tique dans près de 50 villes à travers la planète, et ne man­quant pas d’audace. Cette Américaine ori­gi­naire de l’Oregon fait sa marque dans le domaine de la sexualité, des rela­tions humaines et des sujets tabous que ce soit sur scène, au télé­phone et même dans la rue. Entre son dévouement et l’énergie qu’elle y met, Cameryn — qui se définit à la fois comme une infir­mière publique et une édu­ca­trice de sexe — a le souci de venir en aide aux humains notamment aux hommes ayant des désirs sexuels inas­souvis afin d’éviter l’irréparable.

Vous avez dit auda­cieuse ? Cameryn Moore l’est sans conteste ! Ce n’est pas un canon de beauté certes, mais son phy­sique et sa flèche verbale détonnent et ne passent pas inaperçus. Elle est réputée pour exciter les méninges et les parties intimes des femmes et des hommes, même celles des humains les plus insen­sibles qui existent. Ce per­sonnage hors du commun met un point par­ti­culier sur les sujets qui restent jusqu’ici tabous pour cer­tains et appro­fondit davantage la curiosité pour les autres. L’aisance avec laquelle elle atta­quait les non-​dits dans ses repré­sen­ta­tions auto­bio­gra­phiques à l’époque de ses débuts sur scène est restée la même en 2016. Malgré la forte chaleur qui prévaut lors de l’entrevue, elle ne manque pas de dire que son objectif est de sus­citer des conver­sa­tions chaudes sur la sexualité, nos sociétés actuelles, l’imagination et sur la condition humaine avec ses beautés et lai­deurs. Voilà, c’est dit !

L’expertise d’une téléphoniste de ligne érotique

Le talent de faire ou de parler d’une chose d’une façon magis­trale n’est pos­sible que si on l’a dans la peau. Cette règle s’applique par­fai­tement aussi à Cameryn. Avec son regard rieur et sym­pa­thique, elle affirme avoir trouvé son terrain propice dans la sexualité. Étant télé­pho­niste d’une ligne éro­tique aux États-​Unis, elle sait assez de quoi elle parle. C’est à travers sa pièce PhoneWhore — traduit par La pute au télé­phone — qu’elle crée un lien indé­fec­tible avec son public. Ce dernier est séduit par le caractère sai­sissant et trou­blant de la pièce, la sim­plicité et l’honnêteté de l’artiste, son ouverture d’esprit, et sa per­for­mance inéga­lable. Les spec­ta­teurs en rede­mandent encore et encore. Elle réussit à mettre en place une véri­table connexion, un partage avec ceux qui l’écoutent. S’ensuivent d’excellentes cri­tiques à travers ses tournées y compris un succès au Festival d’Édinbourg qui lui font réa­liser le besoin d’élargir son champ d’expertises.

Peu après naîtra alors Nerdfucker, une pièce qui vient briser toutes les bar­rières de la sexualité en se logeant dans les cou­loirs des rela­tions amou­reuses mal­saines. Ici, il est question d’écouter le corps humain et ses désirs enfouis, de les explorer et d’assumer ses choix. Il est tout aussi question d’être capable de connaître les besoins sexuels de son corps en tant que par­te­naire dans un couple. Le but ultime de cet exercice étant d’abord de savoir rester digne et de résister à l’éventuelle mani­pu­lation de l’un des conjoints et ensuite d’écouter les bons vouloir de tout un chacun.

Au-​delà de sa vision faite à la pièce de théâtre, elle reprend ces mêmes paroles pour les coller à la vie réelle surtout à ces nom­breuses per­sonnes en couple ayant la soif incom­plète de la fan­taisie. Mais attention, ce n’est pas une tâche qui s’exécute aussi faci­lement puisque c’est Cameryn qui s’occupe, à ce moment-​là, des céli­ba­taires ou de ces hommes dont les désirs sexuels ne sont pas exprimés ou bien­venus auprès de leurs épouses ou copines. Grâce à une conver­sation tenue à travers son télé­phone rose ou sur la place publique, elle arrive à leur faire goûter un morceau de son ciel.

Cameryn ou une sorte de quiétude sexuelle et spirituelle

Se soucier d’aider des per­sonnes dans leur démarche d’expression sexuelle demande d’endosser cer­taines qua­lités telles qu’une grande écoute, de la patience, de la tolé­rance et de la diplo­matie comme c’est le cas pour une tra­vailleuse sociale. Et qu’en est-​il pour Cameryn ? Pareil ! Elle dit maintes fois vouloir éviter des déviances dans la société en donnant du plaisir à ceux qui en manquent. Qu’il ne s’agit pas de donner la lune à ces per­sonnes mais d’éviter que cer­tains hommes instables ne com­mettent l’irréparable en com­mettant des agres­sions sexuelles sur des enfants, des inconnues ou leur par­te­naire. Et puisque sa tâche consiste à adapter ses paroles et écrits aux demandes de per­sonnes dont la libido et les fan­tasmes auraient des insa­tis­fac­tions, deux pos­si­bi­lités s’offrent donc à cette délicate mission.

La pre­mière : dans un milieu public ambiant lors de ses tournées, sont confor­ta­blement ins­tallés une petite table, une vieille machine à écrire ainsi qu’un minuscule banc sur lequel est assise Cameryn, l’air coquine dans ses bottes de cow-​boy et des vête­ments ultra colorés. Tout ce décor est dédié aux nom­breux pas­sants plus ou moins exi­geants, aux ivrognes heureux pour qui la bou­teille d’alcool reste le seul com­pagnon et à ces conjoints dont l’appétit sexuel se trouve en dés­équi­libre avec celle de la par­te­naire. Pour ceux-​là, un petit texte éro­tique, rédigé en fonction de leurs désirs en quelques minutes par la dra­ma­turge, par­vient agréa­blement à faire des heureux.

Venons-​en à présent à la deuxième option, celle-​ci se déroule même dans l’entreprise de ligne éro­tique amé­ri­caine où tra­vaille à dis­tance cette artiste. Cependant, même si cet emploi est super­bement rémunéré et flexible comme elle le dit si bien, il faut croire qu’elle aime vraiment ce qu’elle fait et quel dévouement ! Car au télé­phone, elle s’occupe en grande partie de cas lourds que ses col­lègues télé­pho­nistes n’osent pas traiter. Mais tou­jours dans le souci de ne pas juger ces audi­teurs, elle se met dans un état d’écoute attentive et géné­reuse. C’est pour cette raison que plu­sieurs clients affec­tionnent sa voix suave et sen­suelle lorsqu’elle explore les pro­fon­deurs de la sexualité, du désir, de l’amour et des rela­tions amou­reuses avec eux.

Cameryn dans la pièce Nerdfucker
Cameryn dans la pièce Nerdfucker.

Les clients de conver­sa­tions éro­tiques ont des goûts divers et ondoyants. Toutes leurs demandes, aussi uniques les unes que les autres expriment souvent un mal-​être qui les ronge. Leurs por­traits prennent des allures assez variés : des hommes qui ont des envies de parler de leur érection avec une télé­pho­niste ayant une voix mature comme Cameryn, jusqu’à ceux qui ne veulent rien d’autre qu’une voix domi­nante et auto­ri­taire, en passant par des clients dont l’érection et la jouis­sance ne vien­drait qu’après avoir jasé avec une télé­pho­niste Shemale (trans­sexuelle par­tielle), ou même ceux dont les conjointes sont sans cesse occupées ou refusent d’explorer une fan­taisie sexuelle. Tout y passe.

Cette auteure dra­ma­turge avoue tra­vailler faci­lement 14 à 18 heures par jour sans se fatiguer. Quand les demandes sont plus far­felues et com­pli­quées, cette auteure adopte une attitude aussi candide et polie comme Adam et Ève avant la chute. Cependant Cameryn Moore n’est pas du tout fami­lière avec le mot chute, car sa construction se fait jour après jour depuis des années avec une liberté de création sur­pre­nante.

Un parcours empreint d’expériences multiples

Ce n’est pas de sa faute si elle s’éclate à fond dans ce qu’elle fait aujourd’hui. La faute revient iné­luc­ta­blement à Big Moves… Ça paraît être le nom d’une chanson, me dites-​vous ! …Vous n’êtes pas loin si ça peut consoler. En vérité, Big Moves est selon leur site « la seule com­pagnie de danse au monde qui offre l’opportunité à toute per­sonne de danser » : les minces, les plus dodues et les tailles extrê­mement géné­reuses. Située à Boston, cette entre­prise amé­ri­caine naît dans les années 2000 et est réservée à toutes les per­sonnes de toutes les tailles exis­tantes, sans dis­tinction aucune. Le véri­table coup d’éclat de sa pré­sence à cette ins­ti­tution était son grand intérêt pour l’écriture des dia­logues des­tinés à la comédie musicale.

Évidemment, c’est en étu­diant en jour­na­lisme de 1997 à 2003 que sa passion pour la rédaction s’est accrue. À défaut de faire de l’écriture jour­na­lis­tique, elle a trouvé son chemin et son style dans l’écriture dra­ma­tique.

Semblant accorder peu d’importance à ses innom­brables diplômes aca­dé­miques, Cameryn Moore déclare à ce propos : « En réalité mes diplômes ne m’ont servi à rien. Ils m’ont enseigné beaucoup moins que ce que j’ai appris aux Festivals Fringe » car, jus­tement cette der­nière est déten­trice d’un bac­ca­lauréat en langue et lit­té­rature russe, ainsi qu’une maî­trise en admi­nis­tration des arts qu’elle n’a jamais mis en pra­tique. La quin­tes­sence de son oeuvre est le fruit d’un appren­tissage confec­tionné sur le tas à cette série de fes­tivals éclec­tiques, dont celui de Montréal où pendant un an elle fut artiste en rési­dence au Théâtre MainLine, pro­moteur du Fringe mont­réalais.

Le moment de l’entrevue était très sur­volté, parce que c’est aussi ça Cameryn. Comment pouvait-​il en être autrement ? Cette femme devient sen­sible et à fleur de peau à la question de savoir si elle croit en l’amour. Toute en larmes, elle répond par la positive. Selon elle, l’amour « c’est la pos­si­bilité d’avoir l’espace de tout par­tager avec quelqu’un qu’on aime et qui nous aime, de par­tager ce qui est à l’intérieur de soi et d’être meilleur » croit-​elle. Pour cette femme au cœur jeune, il est néces­saire d’émettre des choix libres et béné­fiques pour soi surtout lorsqu’on est en pré­sence « des sociétés capi­ta­listes qui cherchent à tout prix à imposer leurs idéaux de beauté aux citoyens. »

Le style de Cameryn s’est imposé au fil du temps. Elle bou­le­verse cer­tains codes de la bien-​pensante et fait croire que chacun doit se sentir libre d’exprimer ses besoins pro­fonds. En créant un espace de dia­logue avec ses clients, ses spec­ta­teurs et ses inter­lo­cu­teurs, Cameryn met en place un terrain fertile aux conver­sa­tions vraies et authen­tiques liées au désir et à la sexualité de ceux à qui il manque un petit bonheur. L’on aura compris que même si elle dit faire son travail, cette artiste ne change peut-​être pas l’humanité, mais pour quelques minutes seulement elle aura changé une vie dans l’espace social.

Quelques pépites sur Cameryn

  • Ses auteures pré­férées : Anne Lamott (roman­cière Américaine), Mary Frances Kennedy Fisher (écri­vaine Américaine).
  • Son diver­tis­sement favori : Le Festival Fringe.
  • Ses mots pour qua­lifier les Montréalais ? Ouverture d’esprit, belle joie de vivre et intel­li­gence, intégré.
  • Selon elle, le plat qui repré­sente le plus le sexe et le désir : plat à base de crème, une sauce cré­meuse accom­pagnée avec des fruits juteux.
  • Sa couleur pré­férée : Rouge, orange, jaune.
  • Les mots qui la repré­sentent le plus : le rire, la puis­sance (celle de changer les choses autour d’elle)
  • Son site web : http://​www​.came​ryn​moore​.com

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Publié par

Christelle De Bougha

Journaliste intervieweuse et rédactrice amoureuse des histoires humaines et de leur esthétique. Drôle de mots pour dire qu’avec mes yeux, ma bouche, mes oreilles et ma plume, je raconte des vies de personnes passionnantes comme sources d’inspiration pour certains.

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